Ce témoignage a été publié en 2009 dans la revue De Posta ! du Mouvement Encuentro de Cristiandad du diocèse de Santa Fe, Argentine.

 « Seigneur, je suis heureuse à l’ombre de tes ailes »

Certains se demandent peut-être comment une personne, une femme, a pu se faire moniale carmélite (cloîtrée, qui plus est) pour vivre enfermée !

Qu’est-ce qui a bien pu passer par sa tête et son cœur pour qu’elle prenne une telle décision ? J’ai essayé de l’expliquer avec toute ma science, et avec celle que je n’avais pas, à mes parents, frères et sœurs, à ma grand-mère et à mes amis. Après 10 ans de vie carmélitaine, j’ai décidé de vous le raconter à vous aussi.

Toutes les histoires de vocation sont merveilleuses. C’est comme quand nous gravissons une montagne et découvrons des paysages uniques qui se gravent profondément dans notre esprit. Nous avons beau faire d’excellentes photos, ce n’est pas la même chose les montrer à quelqu’un d’autre et l’avoir vécu. J’ai beau essayer de le raconter, il reste mille nuances pour l’âme et pour Dieu.

Dès mon enfance j’ai rêvé de me marier. Plus tard, je pensais : « ou bonne sœur ou mariée ! mais jamais seule ! ». A l’âge de 15 ans, je suis tombée très amoureuse d’un garçon, mais le Seigneur me tenait et me faisait toujours désirer quelque chose de plus, un « je ne sais quoi ». Pour vous faire rire, en Terminale j’avais déjà trouvé la chapelle, bien qu’il manquât encore la matière première concrète. Dieu s’est servi d’un professeur de théologie dont les cours parlaient tout le temps de Dieu. Tout me faisait désirer le ciel. J’ai commencé à aller à la messe tous les jours. J’y allais avec une amie ; nous nous rencontrions toujours à la sortie avec d’autres amis. J’étais très contente que nous fussions si nombreux.

J’ai commencé à avoir mes temps d’oraison, à prier le chapelet (qui me paraissait très ennuyeux), mais je voulais aimer la Vierge !

Ce même professeur nous fit connaître et aimer sainte Thérèse de Jésus d’Avila. Je fus fascinée par son intimité avec le Christ, parce que dans son Autobiographie, bien que je ne susse pas prier, elle me faisait prier avec elle. Elle me faisait regarder le Christ. Elle m’enseignait à faire oraison, ce qui, selon ses paroles, consiste à « traiter d’amitié en étant souvent seule avec celui dont nous savons qu’il nous aime. » L’une de ses paroles m’enchantait : pour être avec le bon Jésus, il n’y a pas besoin de se casser la tête ; il ne désire pas que nous nous cassions la tête ; il désire seulement notre affection et notre compagnie.

Avec une autre amie, je rêvais de voyager en Europe. Nous avons joué une fois au Loto ou à la loterie Quini 6.

Peut-être parce qu’elle avait deviné mes désirs, ma grand-mère m’invita à voyager sur le vieux continent et me paya le voyage. Pour rien au monde je n’aurais voulu manquer Avila (bien que cela ne fît pas partie de l’excursion). Je voulais aller là où sainte Thérèse avait vécu, elle la Mère du Carmel réformé ; mais je n’avais jamais pensé à devenir moniale.

Un 31 décembre, des amis m’ont proposé de m’y conduire. Nous irions d’abord à Ségovie. Je ne savais pas que saint Jean de la Croix, Père du Carmel, y était enterré. Quand je vis le panneau « par hasard », j’ai demandé qu’on me laisse descendre pour prendre des photos. Et là, sur sa tombe, avec toute la ferveur et l’anxiété de mon âme, je lui ai demandé de me donner la lumière sur ma vocation. Mais, en vérité, je n’ai pas perçu de réponse. Quand nous arrivâmes à Avila, il était six heures du soir, en plein hiver ; il faisait presque nuit. Nous allâmes au monastère de l’Incarnation et j’ai croisé des filles chargées du musée qui allaient rendre les clés aux moniales. En voyant ma peine, la portière me fit signe de les rejoindre.

Elles sont entrées dans un lieu entièrement en pierres (parce que le bâtiment est très ancien, du XVIe siècle). Il faisait un froid de canard ! Elles parlaient à travers une pièce en bois – j’ai appris depuis que cela s’appelait le tour – avec une sœur très sympathique, mais qu’on ne voyait pas ; on entendait seulement sa voix. J’ai dit aux filles de lui demander de bien vouloir rester parce que je voulais lui parler.

Cela m’a fait le même effet que si j’avais parlé avec sainte Thérèse. Je me suis mise à pleurer. Les deux amies qui étaient entrées avec moi me laissèrent seule.

La moniale, qui s’appelait Thérèse de Jésus, me dit qu’elle me voyait une vocation claire comme de l’eau de roche et qu’il ne fallait pas attendre qu’un ange vienne me le dire à l’oreille.

Pendant que je pleurais, je sentis intérieurement, je sentis que l’amour infini de Dieu s’offrait à moi tout entier. C’est comme si tu réalisais soudain tout l’amour pour toi d’une personne que tu aimes beaucoup, mais dont tu n’aurais imaginé qu’elle t’aimait TANT, TANT. Je me suis sentie toute petite, et presque honteuse de me sentir aimée de cette manière, mais en même temps avec un bonheur si grand et si doux qu’il n’est pas possible de décrire.

Maintenant, alors qu’avec le temps je suis toujours plus consciente de mes défauts, de mes limites, et du fait que je ne connaissais pas, l’amour de Dieu m’impressionne davantage. Dieu m’aime tellement, telle que je suis !

Je dois confesser que ces signes et ces grâces de Dieu ne me suffisaient pas pour être sûre. Je m’inscrivis en audiophonologie, priant pour ne pas être acceptée ; je passais ensuite en lettres.

Malgré mes doutes et mon insécurité, je n’ai jamais hésité entre la vie active et la vie contemplative. Je voulais être à la Vierge (et on m’avait dit que le Carmel était entièrement à Marie et à sainte Thérèse). Je suis finalement entrée dans un carmel de Buenos Aires où je suis restée 5 mois La vie me plaisait, mais je ne me sentais pas à ma place. Avec beaucoup de peine et d’obscurité dans l’âme, je suis sortie, pensant que le Carmel avait était une illusion et non un véritable appel de Dieu. Cependant, en dépit de tous les efforts, je ne pouvais pas oublier le Carmel. Pendant ce temps, la nuit commença à s’éclaircir et, avec tant de souffrance, la paix s’établit en mon âme. Le Seigneur me revêtit de force et m’accorda la certitude ferme et sereine de son appel. Cette nuit obscure dura seulement 3 mois, mais mon attente pour arriver au port dura 3 ans. Avec cette certitude dans l’âme, j’allais frapper à la porte du carmel de Santa Fe, où je me sentais attirée.

D’après ce que j’en avais entendu dire, je me sentais attirée par sa pauvreté, sa radicalité et sa joie, mais surtout parce que le Seigneur me le faisait désirer.

Mes parents m’ont demandé d’étudier et d’achever une formation avant d’entrer. Les sœurs aussi jugèrent plus prudent que j’attende et mon père spirituel me dit d’obéir au désir de mes parents.

Faire des études d’infirmière et être au côté de tant d’agonisants et de malades fut un autre cadeau de Dieu. Chaque année, je revenais frapper à la porte du Carmel, au cas où les sœurs changeraient d’avis. Mon obéissance n’a pas été très parfaite !

Durant cette attente, mon chant était une poésie écrite par le cardinal Newman avant sa conversion :

 « Conduis-moi, douce lumière, dans les ténèbres qui m’entourent, conduis-moi vers le haut ! La nuit est épaisse et je suis loin de chez moi : conduis-moi vers le haut ! Dirige mes pas car je n’y vois rien ; que je voie seulement à chaque pas.

Jusqu’à la fin de la nuit, jusqu’à l’aurore où des anges me feront signe. Ah ! Je les aime depuis longtemps, un peu de temps seulement je les ai oubliés. » 

        Finalement, j’obtins le diplôme et un 8 décembre la Vierge me reçut dans sa maison. Notre très doux Jésus m’a donné la persévérance durant ces années et une joie très profonde, en dépit de ma pauvreté, d’appartenir à Lui seul et d’être son épouse, de pouvoir l’aider, dans ma petitesse, à sauver les âmes, d’aider les prêtres, ses ministres, le Saint-Père et l’Eglise qui chemine à Santa Fe, notre Patrie pauvre et souffrante. Sainte Thérèse-Bénédicte de la Croix (une autre grande sainte carmélite) me dirait :

 

« Tu n’es ni médecin ni infirmière, tu ne peux vendre ses blessures. Tu es recueillie dans ta cellule et tu ne peux accourir vers eux. Tu entends le cri des agonisants et voudrais être prêtre et être à leur côté. Regarde le crucifié, unie à Lui tu es présente en tout lieu… Avec la force de la croix, tu peux être sur tous les fronts, en tous les lieux d’affliction. »

 

J’espère que vous me pardonnerez de ne pas avoir su vous le raconter en moins de paroles. Que celles-ci du moins vaillent comme action de grâces pour les prières de tous ceux à qui je dois ma vocation, à commencer par mon arrière-grand-mère Josefina, les chères sœurs du monastère de l’Incarnation, tant de prêtres et d’amis, spécialement mes parents, mes frères et sœurs et mes sœurs de cette communauté dont Dieu m’a fait le cadeau.

Une carmélite pauvre et heureuse qui espère pouvoir chanter chaque jour, avec une voix plus claire et plus ardente, les miséricordes du Seigneur !

 

 

 

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