Interview de la Mère Marie-Madeleine de Jésus, prieure du monastère de saint Joseph et sainte Thérèse

Première partie : comment était Cécile-Marie

Quels souvenirs avez-vous de sœur Cécile-Marie à l’époque de son entrée au carmel de Santa Fe ?

Sœur Cécile-Marie est entrée dans notre communauté le 8 décembre de 1997 à 24 ans. Ce dont je me souviens le plus, c’est de la visite qu’elle nous rendit avec son père, alors qu’il restait peu de temps avant son entrée. Elle était si affable et tendre à son égard. Ce même rapport, si proche et fraternel, elle l’a eu dès le début avec chaque sœur. Sa manière d’être était très naturelle et humaine. Elle était capable de sortir d’elle-même, comme le jour de son entrée quand elle dit à l’un de ses frères au moment du départ : « ne manque pas de faire ton lit tous les jours ! ». Sa gratitude permanente attirait l’attention.

Pourriez-vous nous dire pourquoi elle choisit le nom de Cécile-Marie de la Sainte Face ?

Quand elle est entrée, on lui laissa son nom de baptême, Cécile-Marie. La prieure de l’époque, en cette année 1997 en laquelle on célébrait le centenaire de la mort de sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus et de la Sainte Face et entrèrent deux vocations, décida que l’une d’entre elles s’appellerait « de l’Enfant-Jésus » et l’autre « de la Sainte Face ». Le nom que nous recevons à notre entrée au Carmel est très significatif. Avec le temps, nous arrivons à découvrir que, d’une certaine manière, il cache notre mission, le don qui nous est confié. De fait, nous choisîmes de célébrer sa fête le 6 août, ce qui fut un peu prophétique, car c’est le jour où l’Église célèbre la Transfiguration du Seigneur. Trois jours avant de mourir, elle me demanda que je lui lise à voix haute une phrase de saint Paul qu’elle écrivit avec grande difficulté : « Nous, le visage découvert, nous reflétons, comme dans un miroir, la gloire du Seigneur, et nous sommes transfigurés à son image, allant de gloire en gloire, par l’action du Seigneur qui est Esprit » (2 Co 3, 18).

 Avec quels aspects de la spiritualité de l’Ordre s’est-elle plus particulièrement identifiée ?

Je dirais : à ce qui est essentiel à notre charisme, à savoir l’amitié. L’amitié avec le Christ et « l’amour de toutes avec toutes », comme nous le demande notre Sainte Mère Thérèse. En ce qui concerne la manière de vivre cela, un commentaire qu’elle entendit sur ce verset de l’évangile « Vous êtes mes amis si vous faites ce que je vous commande » (Jn 15, 15), disant que « le signe le plus grand de l’amitié est l’obéissance », s’est gravé profondément dans son cœur.

Comment était-elle avec ses sœurs ? Quelles vertus ont ressorti chez elle ?

Elle était de nature ouverte et extravertie. Avec le temps, quand elle devait parler d’elle-même, elle acquit la vertu rare de dire ce qu’elle pensait et sentait avec clarté et simplicité, même si cela la défavorisait. Elle nous aimait tendrement et avait un don spécial pour atteindre le cœur du prochain. L’amour qu’elle eut pour nous fut toujours exigeant et vrai ; elle nous disait les choses et parfois sa sincérité frisait l’indiscrétion. Elle se préoccupait de tous nos besoins et était très attentive aux problèmes de nos familles. Elle s’approchait de chacune telle qu’elle était.

Elle était impulsive et vulnérable. Si elle s’impatientait, elle ne pouvait pas rester comme cela et demandait toujours pardon. Ses réactions rapides et fortes étaient parfois amusantes. Je me souviens d’une fois, quand nous dûmes envoyer des sœurs pour aider un autre carmel ; elle était bien d’accord, mais il lui coûtait tant de se priver d’une sœur pour 6 mois (peu importe qui c’était) qu’elle ne pouvait éviter une première réaction d’irritation et de larmes, ce dont elle avait honte ensuite. Son amour pour nous était à la fois très humain et très surnaturel. C’est pourquoi vivre sa maladie et sa mort loin de notre communauté a été pour elle un véritable dépouillement.

Dans les travaux, elle avait toujours besoin des autres pour achever ses projets ; en réalité, elle eut besoin des autres jusqu’à la mort, bien qu’avec son tempérament vigoureux elle eût pu les résoudre toute seule plus d’une fois.

Sa spontanéité était proverbiale. Par exemple, je me souviens d’un jour où un jeune prêtre vint nous visiter avec un groupe de jeunes. En général, il leur fallait un certain temps pour se sentir en confiance, mais elle y parvint aussitôt en disant : « Père, il vous manque la frange ! » Cela faisait trois ans que nous ne l’avions pas vu et déjà apparaissait une calvitie précoce. Tous les jeunes se mirent à rire de bon cœur et tous se sentirent à l’aise.

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Quand est apparu son intérêt pour le violon ?

Elle eut dès son enfance le goût de la musique et le désir de jouer d’un instrument. C’est pourquoi elle demanda à son parrain de lui offrir un petit piano. Après plusieurs années au Carmel, elle exprima à la prieure de l’époque (ce n’était pas moi) son désir et son besoin de jouer d’un instrument, parce qu’elle sentait une certaine anxiété et qu’elle pensait la canaliser de cette manière. Elle en vint à dire un jour : « Pour moi, jouer du violon, c’est comme sortir pour courir pendant une demi-heure. » Au début, elle pensa jouer de la harpe ou de l’orgue, mais son frère Ignacio avait un violon qu’il n’utilisait pas et qu’il lui céda généreusement.

En outre, elle aimait embellir la liturgie avec sa musique et elle écrivit à sa famille un mois avant sa mort : « Le Bon Dieu m’a permis de nombreuses fois de le louer et de chanter ses louanges au chœur avec mes sœurs. Cela n’a pas de prix. »

Quand et comment s’est déclarée sa maladie ? Comment a-t-elle reçu la nouvelle ? Comment la communauté l’a-t-elle reçue ? Vous qui connaissiez son âme, qu’avez-vous pensé ?

 

Le 11 décembre 2015, chez le dentiste, on lui détecta une tumeur de la langue. Jusque-là, elle nous parlait des plaies de sa bouche qui la gênaient, essayant divers remèdes, mais sans effet. A l’époque, elle avait un problème à une molaire, mais elle hésitait à aller chez le dentiste parce qu’elle pensait qu’elle ne pourrait pas ouvrir la bouche à cause des blessures. Ce fut l’une de nos amies dentiste qui insista pour qu’elle y aille tout de suite, et ce fut lors de cette consultation qu’on découvrit la tumeur. On l’envoya aussitôt chez un spécialiste de la tête et du cou, qui la reçut le même jour et lui demanda de faire une tomographie le plus tôt possible. En sortant de la consultation, elle lut la prescription qui disait : « diag. CA de la langue ». Comme elle était infirmière, elle comprit parfaitement la signification de l’abréviation et les larmes lui vinrent pendant qu’elle la commentait à la personne qui l’avait accompagnée chez le dentiste. Telle fut sa première réaction, mais aussitôt après elle fut dans une paix et une sérénité que Dieu seul peut donner.

Quand elle revint avec la nouvelle, je ne pouvais pas le croire. Cela me paraissait impossible… je lui voyais le visage souriant et je ne pouvais pas croire qu’elle avait le cancer. Trois jours après on lui fit la tomographie qui décela une grosse tumeur à la base de la langue. Ce fut un coup très dur pour nous toutes ; il nous en coûta de l’accepter car cela nous semblait un cauchemar… Je sentis intérieurement que cette maladie était très agressive et qu’elle l’emporterait rapidement, parce qu’elle était préparée.

Deuxième partie. La « douce obéissance » pendant la maladie

Une fois le diagnostic connu et le traitement commencé, comment l’avez-vous vue s’identifier avec la volonté de Dieu ?

Durant toute la maladie, comme pendant toute sa vie, elle a lutté pour s’identifier à ce que Dieu lui demandait.

Elle écrivit : « Cette persévérance me coûte, être attentive ici et maintenant pour écouter Jésus dans les petits pas QU’IL VEUT que je fasse. »

Le plus difficile de la maladie changea de jour en jour : il y eut d’abord la douleur intense qu’on ne pouvait jamais maîtriser totalement, augmentant les doses de calmants sans jamais parvenir à la stabiliser.

Après sa première biopsie, ici à Santa Fe, elle put offrir à Jésus quelque chose qui lui coûtait beaucoup et l’inquiétait : devoir commencer son traitement à Buenos Aires, sur le conseil du médecin d’ici. Dès le premier instant, elle m’avait dit : « il m’en coûterait beaucoup de devoir aller à Buenos Aires pour le traitement. » Mais la Providence se manifesta à nous à travers sa famille en nous offrant la possibilité d’un traitement à l’Hôpital Austral, chose que nous n’aurions jamais pu envisager et que nous acceptâmes aussitôt, car le traitement était complexe et exigeait une grande précision. Jusqu’à la fin, elle manifesta son unique désir de pouvoir revenir à sa communauté et d’y mourir, désir qui ne se réalisa pas. Peu de jours avant sa mort elle écrivit : « aujourd’hui, j’ai offert ce qui me coûte le plus », ne pas pouvoir revenir à Santa Fe.

Comment évolua la maladie ?

Jour après jour, sa capacité à déglutir empira et l’alimentation liquide lui causait une douleur intense. Elle comprit qu’elle ne pouvait plus retarder la gastrostomie qui fut réalisée cinq mois avant sa mort.

Tout de suite après, elle contracta sa première pneumonie par aspiration des bronches et on lui interdit d’assimiler quoi que ce soit. Les premiers jours, une bouteille d’eau minérale qui avait été laissée là lui causa une forte tentation. Elle nous demanda de l’enlever. Ce fut très impressionnant de voir comment elle s’identifia à ce que Dieu lui demandait sur ce point. Sa première réaction fut l’angoisse et la tristesse, mais tout son secret fut qu’elle ne se replia pas sur elle-même, mais que d’un cœur ouvert elle donna à Jésus cette angoisse, cette douleur, sans rien forcer et en acceptant profondément ce qu’elle vivait et sentait… et on pouvait voir comment Jésus prenait tout cela et le transfigurait, lui communiquant Sa paix et Son réconfort, lui donnant des forces nouvelles pour affronter avec encore plus de joie ce qui l’attendait.

A cause de cela, elle sut comment conseiller ceux qui connaissaient cet état : « Jésus a porté ton angoisse. Quand l’angoisse revient, n’aie pas peur, ne cherche pas à t’échapper. Il faut rester là en disant “Jésus, j’ai confiance en toi”. Le diable profite de ces moments pour nous faire croire que cela ne passera jamais. Mais il est un esprit et ne peut pas faire des gestes comme baiser une Croix (ce geste, elle le répéta dans les moments de trouble avant d’entrer en agonie), dire “Jésus, j’ai confiance en toi” » (qui fut sa dernière parole avant de se soumettre à la trachéostomie, sachant qu’elle ne pourrait plus parler).

Elle écrivit également : « As-tu vu que dans le Notre Père Jésus ne nous enseigne pas à dire “Délivre-nous des tentations”, mais “NE NOUS LAISSE PAS SUCCOMBER À LA TENTATION ET DÉLIVRE-NOUS DU MAL, OU DU MALIN”, qui est le diable. »

Après cette première réaction, elle parvint à une telle liberté intérieure que non seulement nous pouvions laisser à sa vue l’eau et la nourriture, mais qu’elle nous demandait toujours si nous avions mangé. Elle voulait que nous le lui racontions chaque jour avec tous les détails. Un jour, elle se réveilla toute contente en disant : « J’ai rêvé cette nuit que je mangeais des sandwiches au jambon et au fromage et ils étaient excellents ! »

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Qu’est-ce qui fut le plus difficile pour elle ?

Au début de sa maladie, elle pensait que ce lui coûterait le plus serait de ne plus pouvoir parler, elle qui était si communicative, mais vers la fin je lui demandai un jour ce qui lui coûtait le plus : ne pas pouvoir parler ou ne pas pouvoir manger ni boire. Elle me répondit : « Ne pas pouvoir manger ni boire de l’eau. » Sa réponse me surprit et elle m’écrivit : « en fait, manger et boire est une nécessité vitale. » Elle écrivit de nombreuses fois « j’ai soif », comme Jésus en croix, à qui elle s’identifia petit à petit.

Pendant le traitement aux rayons elle écrivit : « je sens ma bouche, ma langue et mon palais blessés ; parler, ou essayer de parler, me fait mal et je n’ai pas de soulagement à cela… Que vais-je donc dire sinon FIAT ! » Cependant, sa charité la poussait à continuer d’écrire : « l’autre jour, le technicien des rayons me surprit quand il me dit : “ma sœur, quand vous me parlez ainsi vous me transmettez beaucoup de paix”. A ce moment-là, je sentis que Jésus opérait en moi. »

Les médecins de l’Hôpital Austral furent surpris de voir qu’elle termina son traitement debout. Citant Dorothée de Gaza, elle écrivit : « la persévérance est la vertu du martyr… Parfois il m’est difficile de vivre le “rien que pour aujourd’hui”. Il ne me reste que 5 sessions de rayons… mais chaque nuit, quand je pose ma tête sur l’oreiller, je dis : “grâce à Dieu, un jour de moins !” et quand je me lève (comme les nuits sont difficiles à cause du flegme, etc.) je pense toujours : “grâce à Dieu, une nuit de moins !” Après, ce qui coûte le plus est la persévérance à recevoir avec gratitude les limitations du jour : ne pas pouvoir parler, ne pas pouvoir partager la table des sœurs, le repas et la récréation… »

Une fois le traitement terminé, elle revint avec joie à Santa Fe en pensant à sa convalescence. Mais au bout de trois jours elle eut sa troisième pneumonie, qui fut suivie d’autres. Mais le plus dur fut quand l’examen de vidéo-déglutition se passa mal ; elle écrivit : « comme je ne mange pas, la salive devient plus épaisse et acide, la langue plus dure, etc. Je suis comme Job, mais vraiment l’arrivée de la nuit me soulage parce que j’oublie ma bouche, je n’ai plus besoin de devoir tout le temps cracher la salive et le flegme dans mon rouleau de papier. »

Avec la recrudescence de sa maladie, elle retourna à Buenos Aires. Avec cela, elle essaya une consultation de médecine alternative qui fut très douloureuse. Elle dura plus d’une heure, durant laquelle elle montra un abandon total à la souffrance qui s’offrait à elle. A la fin de cette consultation, elle me dit : « As-tu vu que nous sommes dans la semaine de prière pour l’unité des chrétiens ? »

Elle se soumit ensuite à une nouvelle biopsie qui découvrit une tumeur très active qui avait pris toute la langue. A la fin de l’examen, elle écrivit à l’une des infirmières : « merci de me soulager un peu. Je grinçais beaucoup des dents à cause de la douleur ; j’ai toute la mâchoire contractée et c’est un miracle que mes oreilles n’aient pas été percées ! A part cela, les incisions dans ma langue me font souffrir, je ne peux pas me reposer… »

En se souvenant plus tard de ce moment, elle écrivit : « Mon cœur est en paix, je me suis mise à pleurer quand je n’en pouvais plus de la douleur et que j’avais cette pensée : “si cela commence ainsi, comment cela sera-t-il après ?” Quand la douleur diminua, je pus me mettre à prier avec la prière de Charles de Foucauld : “Père, je me remets entre tes mains.” Jésus me bénit d’une manière spéciale avec cette maladie, et il ne me demandera pas des choses au-delà de mes forces. »

Deux chemins s’ouvraient devant elle : une grosse opération chirurgicale très envahissante ou bien les soins palliatifs. Elle écrivit au médecin des soins palliatifs : « je pense que quel que soit le chemin que je choisisse, la douleur va être très forte. Mais ayant déjà l’expérience si agressive des rayons, la chirurgie ou n’importe quelle autre agression me coûtent davantage… Je continuerai à écouter attentivement, mais je crois au dedans de moi que ma décision est prise, même si elle paraît rapide. Je pense que Jésus ne veut pas non plus d’autres souffrances comme celles d’une grosse opération chirurgicale.

En commentant cet examen, elle m’écrivit : « ma Mère, je me sens toujours pleine de vie et cette vie, je veux la donner en ce que je peux… je désire dépenser ce qui me reste de vie, toutes mes forces et mes petits projets, dans mon couvent de Santa Fe. » Ce fut un mois avant sa mort.

En raison d’une nouvelle pneumonie, on décida la trachéostomie. Elle écrivit à sa famille à ce sujet : « La trachéostomie s’approche et que puis-je faire sinon remercier tout le temps le Bon Dieu qui m’a permis d’utiliser ma langue. Parfois, je l’ai mal utilisée, j’ai fait beaucoup de gaffes, d’autres fois j’ai dit des bêtises, mais il est parfois amusant de dire un peu de bêtises. » En une autre occasion elle écrivit : « Je serai comme Zacharie, cela ne fait pas de doute. Une nouvelle étape. J’essaye de vivre cela pas à pas, sans savoir aucunement comment sera le pas suivant, mais je sais seulement que c’est ma préparation pour le Ciel. » Après le réveil de la trachéostomie, elle évitait le moindre mouvement avec la tête, sinon elle toussait et s’étouffait. Cela entraîna de nombreuses conséquences : « ma bouche s’assèche parce que je ne peux pas respirer par le nez, et cela fait souffrir tout ce qui est blessé ; je n’ai pas de salive… »

Toute intervention ou montée de fièvre augmentait sa douleur, mais le plus agressif, parce que cela l’étouffait, était les aspirations et la canule qui se bouchait constamment à cause du flegme, lui donnant une sensation d’asphyxie : « Je l’ai supporté toute la nuit, pourvu qu’il ne m’aspire pas. L’autre jour, c’était si fréquent et si fort que c’était traumatisant. Maintenant, les sécrétions me submergent, la sensation de manque d’air me tue et se répercute sur la douleur de la langue. » Un prêtre ami vint la visiter et il lui offrit une image de sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus sur son lit, prête à mourir. En remerciant le prêtre, elle lui écrivit : « Je m’identifie avec cette phrase de l’image : “J’ai trouvé le secret de souffrir en paix : je désire tout ce que Jésus désire.” »

Peu de jours après, on découvrit du liquide dans ses poumons et on lui proposa une autre intervention chirurgicale. Elle écrivait la veille : « l’après-midi j’ai été très fatiguée, avec beaucoup de flegme en augmentation, des douleurs électriques comme des piqûres dans le menton, douleur dans l’ouïe, douleur dans la trachée avec beaucoup de sécrétions, douleur de niveau 5 (elle avait un seuil très élevé de douleur). Je me suis sentie un peu étourdie avec la dose de tranquillisants, avec des nausées, une douleur dans le ventre. Je m’imagine qu’on va me mettre un tube de drainage très douloureux entre les plèvres. » Il arriva comme elle l’avait supposé : on lui mit deux tubes desquels sortirent des litres de sang et d’eau de son côté jusqu’à sa mort.

Pendant qu’elle discernait si elle devait subir cette intervention ou non, elle écrivait : « ce qui me coûte, c’est que tout retarde mon retour à Santa Fe… Je ne sais combien de temps Dieu veut me donner pour être avec mes sœurs. Ces jours, je ne voudrais pas les écourter… Mais bon, je peux me tromper dans chaque décision, n’est-ce pas ? » Elle ajouta après : « Je ne sais pourquoi je me sens forte pour affronter la chirurgie. » Elle demanda au prêtre : « Père, demandez pour moi à Jésus la lumière pour discerner ce que je fois faire, si Dieu veut cette nouvelle chirurgie dans les poumons. » Comme toujours, et elle l’écrivait en ce moment où nous étions tous consternés, son critère de choix était : « ce qui doit nous importer le plus est ce que Jésus veut… comme il le veut… et ce que Dieu veut le plus de moi et de vous tous, quand nous devons vivre de foi, c’est de vivre cet appel à la joie qui ne nous sera pas enlevée, par laquelle notre vie a du sens. La seule manière d’avancer sur ce tronçon est d’avancer ainsi et de ne pas reculer. »

Le fruit de son discernement fut : « m’offrir avec toutes mes capacités à tout ce qu’Il demande, avec cette PROFONDE JOIE DE SE SAVOIR AIMÉ ». Je lui demandai si le motif qui la poussait à choisir cette chirurgie était l’Évangile. « Oui, me répondit-elle, ce fut aujourd’hui en lisant dans l’Office des lectures la lettre aux Philippiens quand elle dit : ayez en vous-mêmes les mêmes sentiments que ceux du Christ Jésus… qui fut obéissant jusqu’à la mort de la croix. »

Tout cela elle l’a vécu non seulement avec joie, mais aussi avec bonne humeur. Elle disait à une infirmière : « Je suis ta Pedrita, n’est-ce pas ? », parce que c’était ainsi qu’elle appelait son dernier fils, particulièrement gâté. Ce qui caractérisait son rapport aimable avec les gens, quel que fût son état, c’était qu’elle se préoccupait toujours des autres. Par exemple, elle attendait le changement d’infirmière de garde pour demander les calmants, alors qu’elle en avait besoin.

 

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Quelle fut sa réaction quand on lui dit qu’elle avait des métastases dans les poumons ?

Elle comprit qu’il n’y avait plus rien à faire. Quand le médecin se retira, elle resta dans un profond silence, les yeux fermés. Alors entra l’un des techniciens qui réveilla en elle toute sa maternité, parce qu’il avait grandi sans sa mère. En le voyant, elle lui sourit profondément et, prenant son carnet, elle lui écrivit : « je suis toujours contente quand je te vois ! » Six jours avant sa mort, elle se leva de son lit avec beaucoup d’efforts, pour lui préparer un plateau de biscuits.

Elle vécut toute sa maladie en pensant aux autres. Trois jours avant sa mort, quand le médecin de soins palliatifs lui demanda si elle parlait de sa mort à Jésus, elle écrivit : « Il le faudrait entre nous, mais ce n’est pas encore le cas… et tout ce qui accompagne la mort : ma souffrance, celle de ma famille et de mes proches. Elle s’approche, mais ensuite elle ne s’approche pas davantage… Nous sommes disposées, je suis disposée à tout ce qu’Il voudra. » Cette même nuit, vers minuit, je lui murmurai en l’embrassant : « ma fille très aimée, Jésus est à la porte ; il vient te chercher. Tu es la fiancée radieuse de beauté, “embellie avec des bijoux en or d’Ophir” et Il veut t’épouser pour toujours. Il t’aime trop, Il ne peut plus attendre ! Tu es l’épouse qui est préparée, maintenant. » Et elle s’endormit dans mes bras… Le matin suivant apparut une employée qui, en la voyant, s’exclama : « Quel visage radieux tu as aujourd’hui ! » Je lui demandais : « mais est-ce qu’elle ne l’avait pas déjà tous ces jours ? » « Non ! Quand je suis venue vendredi, il n’était pas ainsi. Aujourd’hui, il est radieux ! » Elle perdit progressivement l’équilibre. Les médecins ne pouvaient pas croire qu’elle pût encore se lever, jusqu’au dernier jour où elle ne se leva plus. Ce jour-là, elle sourit autant qu’elle put. Quand l’asphyxie fut plus intense, on augmenta la dose de calmants jusqu’à ce que sa respiration s’espace. Puis, elle expira dans un dernier soupir. Tout était consommé !

Elle offrit ses souffrances pour l’unité de l’Église… A-t-elle toujours eu cette intention si profondément dans son cœur ?

Elle sentit toujours le désir de rester en contact avec les monastères ayant les constitutions de 1990 (nous avons celles de 1991) et déjà elle manifestait son désir de travailler pour l’unité. Cependant, ce désir de l’unité grandit notablement les derniers jours. Deux choses y contribuèrent : d’un côté, le pontificat du pape François et la division entre les catholiques ; de l’autre, la rencontre que nous avons eue à notre monastère avec des carmélites d’autres monastères avec les mêmes constitutions. Ce fut une rencontre qui abattit des murs, les murs de tant de préjugés accumulés par une histoire de blessures et de division à l’intérieur de Notre Ordre. Mais surtout, cette intention pour l’unité grandit dans son cœur avec la maladie. À partir de là, elle utilisa le peu de langue qu’il lui restait pour semer des paroles et des conseils qui cherchaient à promouvoir l’unité à l’intérieur de l’Église et de l’Ordre, « afin que le monde croie. » Elle disait : « Il faut extraire le jus de la langue », cherchant le bien des autres. Mais elle se rendait compte que les paroles étaient insuffisantes, c’est pourquoi elle offrit ses souffrances et toute sa vie pour cette intention.

 

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Le pape François lui envoya un message. Vous rappelez-vous comment elle l’a reçu ? Qu’a-t-il signifié pour elle à ce moment-là ?

Elle le reçut en un moment de douleur intense, où elle ne pouvait « ni penser ni prier », comme elle l’écrivit après. Elle venait de sortir de la salle d’opération pour une biopsie de la langue, et à ce moment-même sa sœur Lucia qui, de manière providentielle, était avec elle, approcha de son oreille le message enregistré du pape. Elle l’écouta avec le sourire, mais elle n’a sans doute pas tout compris, parce qu’on entendait de moins en moins… mais le pape lui parlait et la réconfortait ; cela, elle l’a compris. Elle a souri pendant toute l’écoute… elle a souri une dernière fois et ensuite son visage montra à nouveau sa douleur intense. Quelques jours plus tard elle écrivit : « Le message du pape a été très fort et émouvant pour moi » et plusieurs fois elle me demanda à pouvoir l’écouter à nouveau. Je lui demandai une fois : « de tout ce que t’a dit le pape, qu’est-ce qui t’a le plus touchée ? » Elle me répondit : « le passage où il m’a dit : “je t’aime beaucoup.” »

Troisième partie. Sa vie intérieure et son héritage

Comment décririez-vous l’âme de Cécile-Marie ?

Je la décrirais avec les paroles de Notre Père saint Jean de la Croix : « l’âme amoureuse est une âme tendre, douce, humble et patiente. » Cette œuvre achevée de Jésus en elle fut le sommet d’un long chemin de purification et de transformation durant lequel elle expérimenta les forts tiraillements du « vieil homme » (dont parle saint Paul) avec son orgueil, son égoïsme et son impatience. Elle accepta sa fragilité dans une vérité profonde et avec douleur, apprenant peu à peu à l’accueillir même avec tendresse, laissant le Christ agir en elle. Elle l’exprima en écrivant : « j’ai connu le Christ dans ma fragilité. » La veuille de sa gastrotomie et du début de la radio et de la chimiothérapie, elle nous laissa une lettre pour la Communauté : « pour ce qui va arriver (le traitement), comme je vous le dis toujours, le Seigneur me donne une telle paix que cela m’impressionne. Je ne sais pourquoi il me fait tant de cadeaux, parce que mes défauts et rébellions continuent comme avant. Je ne peux nier qu’il y a eu un processus d’adoucissement, comme pour les poulains les plus sauvages, mais je sais que les semences de mes mauvaises habitudes sont cachées dans mon cœur et parfois, tantôt plus tantôt moins, Il les sort à la lumière pour que je n’oublie pas, comme disait Miriam (sainte Marie de Jésus Crucifié) que je suis un grain de poussière de Jésus, un grain de poussière du Roi qui retournera un jour à la poussière, quand Il le voudra, et personne ne connaît le jour ni l’heure, de sorte que nous ne pouvons faire de spéculations d’aucune manière. Nous devons seulement avoir au plus profond de notre cœur : FIAT VOLUNTAS TUA. »

Sa simplicité et sa joie étaient visibles. Comment en est-elle venue à vivre ces vertus de manière si frappante ?

La simplicité et la joie furent des vertus qu’elle acquit progressivement sur le chemin de « la douce obéissance », comme elle aimait l’appeler. Un chemin qui lui coûta des larmes, parce qu’elle aimait naturellement faire sa volonté propre. Mais dès le moment où, après plusieurs années de sa vie religieuse, elle se décida « avec une détermination déterminée » à prendre ce chemin, elle commença à faire des progrès qui la revêtirent toujours plus de cette simplicité et de cette joie qui atteignirent leur plénitude pendant la maladie.

« Ce petit chemin » a d’abord consisté pour elle à être très claire et transparente. Elle en parlait ainsi : « je pense que t’accepter et t’aimer toi-même, c’est avancer sereinement en acceptant l’œuvre d’Amour que Dieu réalise en toi et que tu peux déjà commencer à voir. Tu peux toucher, tu peux parler de toi-même avec les autres et t’habituer à choisir les mots justes pour exprimer ce que tu as VÉCU et ce que tu vis maintenant. Cela t’aide beaucoup et aide aussi beaucoup ceux qui t’écoutent…

Pour moi, il m’a fallu de nombreuses années. Au début, quand j’allais parler avec la prieure, je me mettais à pleurer et je ne savais pas trouver les mots pour dire ce que je portais en moi. Je pense qu’il faut y être très attentif, ne pas laisser les choses s’accumuler et s’habituer à toujours trouver chaque jour un moment pour dire ce qui nous arrive, les petites colères, non pas pour accuser l’autre, mais pour être sincère, ce qui, pour moi, veut dire demander pardon. »

 

D’un autre côté, elle cultiva une écoute attentive et docile à tout ce qu’elle recevait comme « Parole de Dieu » à travers les médiations que Dieu mettait sur son chemin, ainsi qu’elle le disait à des jeunes : « habitue-toi toujours à ne pas te laisser conduire par tes caprices, à obéir à ta maman. Parfois, on sent à l’intérieur de soi comme une petite lumière qui te dit “fais ceci, c’est la meilleure chose, tu dois le faire”, mais elle est si petite qu’il semble qu’il n’y ait pas de différence à la suivre ou non. Si on lui obéit, bien qu’il s’agisse parfois de choses qui semblent négligeables, quelle paix on éprouve à l’intérieur… C’est très beau, parce que tu commences à connaître celui qui te parle dans ta conscience, dans le secret de ton cœur. Ainsi, tu progresses dans la connaissance et l’amour de Jésus et de son Œuvre d’Amour que tu es toi-même. Il t’enseigne à t’aimer et petit à petit il te sort du chemin où te conduisent tes caprices… Parfois, nous nous rendons compte si nous avons bien ou mal agi seulement par les fruits, par les effets que cela produit en nous, la paix que cela nous donne, ou bien le contraire. Il m’a beaucoup coûté d’apprendre à obéir à l’Esprit Saint et je me trompe encore souvent, mais quand « nous obéissons à nous-mêmes », ce qui est la même chose qu’obéir à l’Esprit Saint, et que nous ne tenons pas compte de nos caprices, nous apprenons la paix, la félicité, la joie d’un cœur qui sait se livrer aux autres. Quand nous sommes orgueilleux, nous levons les épaules et pensons : « je sais ce que je dois faire et je n’ai besoin de personne pour me le dire » ; cela sonne faux et ne porte pas le sceau et la douceur de l’Esprit Saint ; cela nous rend durs et froids. L’obéissance nous rend tendres, humbles et doux. C’est si vrai et si concret que, dans la mesure où nous écoutons les autres, nous laissons conseiller et suivons les bons conseils, nous obéissons au Dieu invisible, à Jésus caché dans notre cœur. »

Comment s’est manifesté cette « douce obéissance » tout au long de la maladie ?

Elle a grandi en elle de manière telle qu’à la fin de sa maladie la sérénité, la lucidité et la fermeté avec lesquelles elle prenait des décisions de vie ou de mort étaient impressionnantes. Elle écoutait d’abord les options possibles avec les complications entrevues par les médecins, leur demandant de ne rien lui cacher et sachant très bien qu’il y avait parmi eux des opinions diverses. Après les avoir écoutées, elle n’avait plus besoin d’autres conseils et la réponse diaphane se présentait dans son cœur : « Ce que Jésus me demande… » et rien ne la troublait plus.

Cela impressionna beaucoup tous ceux qui l’ont accompagnée (médecins, famille et nous-mêmes) et cela nous donna de la paix et des forces pour affronter les dures étapes qui suivaient.

Dans le secret de son cœur, elle aspirait à ceci qu’elle écrivit : « ce qui demeure toujours, c’est que je veux être pour Lui, en plus de son Épouse, son petit agneau obéissant ; j’aime l’obéissance. Dieu m’a accordé la grâce de l’incarner dans ma vie. J’aime cette phrase que j’ai entendue par ici : “la volonté de Dieu, mon paradis.” »

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Quelles étaient ses dévotions préférées ?

Ses grands amours étaient Jésus (elle aimait de manière particulière à le contempler à la crèche de Noël) et Marie. Les saintes qui l’ont aidée à croître dans ces amours furent en premier lieu Notre Sainte Mère Thérèse. Elle le révèle elle-même dans son témoignage sur sa vocation : “un professeur nous fit connaître et aimer sainte Thérèse de Jésus, celle d’Avila. Je fus fascinée par son intimité avec le Christ, parce que dans son Autobiographie, bien que je ne susse pas prier, elle me faisait prier avec elle. Elle me faisait regarder le Christ. Elle m’enseignait à faire oraison, ce qui, selon ses paroles, consiste à “traiter d’amitié en étant souvent seule avec celui dont nous savons qu’il nous aime.” L’une de ses paroles m’enchantait : pour être avec le bon Jésus, il n’y a pas besoin de se casser la tête ; il ne désire pas que nous nous cassions la tête ; il désire seulement notre affection et notre compagnie. »

En mai 2015, avec la canonisation de sainte Marie de Jésus Crucifié, elle approfondit sa connaissance de cette sainte. Elle le racontait ainsi peu de temps avant sa mort : « elle fut la sainte qui m’a le plus accompagnée et avec laquelle je me suis sentie le plus en harmonie pour l’obéissance et l’amour de Jésus. Elle eut les stigmates, entre autres choses. »

Quelles lectures, quels auteurs spirituels ont façonné sa vie intérieure ?

Avant de connaître sainte Marie de Jésus Crucifié, l’auteur qui l’a le plus marquée et façonné fut saint Dorothée dans ses conférences et la vie de Dosithée qui pénétra profondément dans son cœur vers l’année 2012. Ce livre, dans une édition du P. Fernando Rivas, osb, elle l’a relu au point de l’user…

Elle y trouvait la spiritualité du monachisme primitif, la même que Notre Sainte Mère Thérèse de Jésus a bue et vécue quand elle a entrepris son œuvre comme fondatrice du Carmel réformé. De ses racines, elle a tiré les deux piliers sur lesquels elle construisit sa maison spirituelle : l’accusation de soi-même et l’obéissance.

Quel est le testament de Cécile-Marie pour le Carmel ?

C’est que le chemin pour incarner notre charisme, celui de l’amitié avec le Christ et de « l’amour des unes pour les autres », est celui de la « douce obéissance », comme elle aimait l’appeler, et celui de l’humilité d’un cœur qui est capable de se laisser aimer sans résistances.

Au Carmel, elle a laissé un appel urgent : que nous soyons une école d’humanité à laquelle notre cœur, avec tout ce qu’il a d’humain, puisse être reconnu et accueilli, pour que nous puissions l’assumer et le vivre avec le Christ et par le Christ, et parvenir à être véritablement contemplatives.

Selon vous, quel est le message de sa vie ?

Ce que le pape François nous répète avec tant d’insistance et qu’elle a montré avec sa vie : « ouvrez-vous à la joie de l’Évangile ! N’ayez pas peur de la tendresse ! » Elle se dévoilait dans l’une de ses lettres : « la seule chose qui donne sens et une véritable tendresse à tous nos gestes, au moindre regard et à la plus petite caresse, c’est le don de nous-mêmes. »

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